Liés #61

Il se souvient bien de l’enterrement de son grand-père paternel. Un enterrement aussi triste que l’existence qu’Etienne lui avait connue. Sombre et solitaire. En pâture au néant, Jean restait assis des journées entières. Il avait renoncé à toute influence sur le cours des choses. Seul l’alcool au goulot rappelait à son gosier coupable le goût des vestiges de sa vie. Et puis, un jour, l’abandon fut total. Étouffant un sanglot, Etienne s’était blotti contre son oncle. Il t’aimait beaucoup

Il avait grandi sans père, Jean… Jean sans père… Mort quelques mois après la naissance de son fils, mort à 30 ans, mort après son retour des combats. Un couple d’instituteurs que la France a fracassé.

Liés #60

Pour lui l’expérience du désir débutait par l’épreuve de la tentation. L’interdit structurait le possible tout en montrant du doigt la direction de l’impensable. Cette tension diabolique excitait son esprit qui soudain mettait tout en oeuvre pour orchestrer le chaos et lui offrir une forme formidable.

Liés #59

Le premier enfant de Madeleine fut une fille. La malédiction semblait couler dans le sang et le sperme. Tant de réussites viriles, de succès insensés confiés au sexe faible dont le seul destin s’orchestrait autour de la cession du nom qui les avait dotées… Aussi cette fille fut elle élevée telle un garçon. Son éducation avait condensé la rigueur crétine qu’on impose au premier et la frustration parentale jusqu’à ce que naisse le père d’Etienne.

Liés #58

Amputée des deux tiers de son territoire en 1860, c’est une ville de banlieue où la capitale puise le savoir-faire qui illumine son lustre. Elle grouille d’ouvriers qui triment pour les bourgeois. Le capitalisme y tisse son gag gagnant-gagnant. Un salaire contre votre santé, citoyens ! Votez pour le serviteur des nantis qui vous prêteront un travail ! Métal, contremaître et tyrannie tolérée… 

Jean se hâte pour rejoindre l’atelier. A chaque pas l’entrepreneur soulève un problème et trouve une solution avant le suivant. Efficace, il a le goût de réussir. Il veut croquer dans la pomme léguée par Badinguet : l’ère industrielle dopée par les perspectives de profit des grandes fortunes françaises. Macron n’a rien inventé. Juste piétiné encore une fois les principes qui fondent la santé du bien public en compromettant le pouvoir avec les clans prospères. C’est bien connu, sans argent on ne fait rien. Et puis, que peut-on reprocher à un homme qui travaille autant ?! La justification du privilège comprise dans son origine. La vertu s’il en est !

Liés #56

L’amour est beau quand il est impossible. Lui il a choisi d’être père.

Liés #55

Chez lui, être aimé est vraiment un truc d’enfant, connecté à l’ensemble des autres sphères. Le regard de l’autre constitue le terreau sur lequel fleurit ou fâne chacun des prétendus fondamentaux du vivant. Longtemps après la fin de l’enfance, sa quête obsessionnelle pour plaire n’a rien de suprenant.

Pourtant Étienne sait bien qu’une déception amoureuse n’est en rien un obstacle au plaisir d’un bon repas entre amis, à la satisfaction du travail bien fait, à l’émerveillement devant les progrès de son enfant… ou même au sentiment d’apaisement après une bonne nuit.

Cette déconnexion, ce cloisonnement où l’urgence cède face à la sérénité, voilà bien son Graal du moment.

Liés #54

Gifler la tendresse

Étienne tourne ça sans cesse. Pourquoi les fesses d’Héloïse lui suggèrent-elles autant de violence passionnée lorsqu’elle les tend ? Il croit lire dans son regard une fronde lubrique qui incite à transgresser les codes du tolérable. Oseras-tu, salaud, faire claquer ta paume sur mon cul cabus ?

Alors dans ceux d’Héloïse, il plante ses yeux plissés par le défi, dégrafe les boutons qui retiennent la chemise autour de ses poignets et remonte ses manches sur ses biceps tendus. L’effrontée, moins certaine maintenant, laisse fermées ses paupières et frissonne lorsque l’étoffe légère frôle ses fesses tendues. Elle sent qu’il les découvre. Elle sait qu’il les adore. Divinités jumelles qu’il prie dans un verset cinglant.

La gifle claque enfin. Un son sec doublé d’un cri court qu’elle n’a pu retenir… Déjà le sang afflue et révèle le négatif du film comme si le diable en personne avait zébré de rouge la chair tendre qu’Héloïse offrait sur l’autel du plaisir. À genoux derrière elle, Étienne récite la suite du rituel. Les phalanges de sa main droite accrochent la ficelle et libèrent la fente au fond de laquelle il glisse la langue…

Liés #53

Étienne ferme les yeux. Les paumes posées sur les dômes de chair nue d’Héloïse chevauchant son visage, il profite d’un instant suspendu. Les cuisses de sa femme forment une parenthèse qui isole son cerveau du bruit.

Petit à petit la langue de l’époux devient le canal par lequel le monde entier l’aborde. Et le monde entier se concentre dans ces grandes lèvres charnues d’abord. Longues comme les valves d’un coquillage coquin, fines… Elles battent sous les légers coups de langue latéraux, s’écartent et se collent l’une à l’autre, superposition parfaite au gré de l’apex précis.

C’est un cercle vicieux. Héloïse joue une partition semblable. Délicate, elle flatte la queue, retient son appétit et se contente d’en titiller le gland. Étienne lâche un râle lascif où se mêlent la précision de la perception des détails de la chatte et le plaisir caché que diffuse sa bite.

Voici venir la convexité tendre. Frondeuse, la bosse se pavane à la fin de la fente. Étienne l’entend presque lui chuchoter : je suis cachée, viens me chercher. Mais il sait qu’elle ne peut pas s’échapper. Alors, il toque et retoque à la porte sans jamais baisser la poignée. Sa langue cerne le bouton, commence un assaut minutieux, patient…

Il veut croire que la longue humiliation passée a pu conduire à cet instant seulement parce qu’elle s’articulait à une perspective de confiance. Longtemps il l’a trompée avec un amour fou. Mari en cavale, effrayé par les enjeux pressentis à la première heure. Détonnant mélange qu’il veut apaiser aujourd’hui. Réserver son désir. Organiser le plaisir. S’assurer que la transgression est souhaitée. Ancrer la dignité d’Héloïse et la sienne.

Liés #52

A côté de cette fille rompue à encaisser les comportements humiliants des hommes, Étienne avait pu s’autoriser à les apprendre. Séduire pour pénétrer. Batailler et gagner. Postuler et être choisi. Malgré ses fragilités et le chaos de ses origines, se prendre pour un héros, devenir un autre.

Internet était le terrain de jeu idéal. Il entend encore le modem 56K établir la connexion. Indicatif du désir brut, sans considération pour la personne qui s’était engagée – après tout à reculons – auprès de lui. Ce sésame sonore annonçait des heures de transformation jouissive, rappelant les rituels du téléphone rose quelques années auparavant.

Les pseudos carnés étincelaient dans les colonnes des salons de discussion, véritables réservoirs de fantasmes, promesses d’une identité reconstruite à grand renfort de photos et de mots. Étienne plongeait les mains dans les joyaux vivants, ignorant presque l’appétit des innombrables concurrents.

Des années après, l’époux éprouve encore l’intense fatigue que la quête provoquait. La verge tenue longtemps en érection, la tension des jambes pour atteindre le plaisir, la station impossible sur la chaise sans confort, les yeux meurtris par le déchiffrage de caractères sans saveur, les machines de l’usine de chimie hormonale poussées à leur maximum. Après chaque plongée dans les profondeurs du factice, il refaisait surface épuisé.

Liés #51

Il avait fait une chose et son contraire, voulu (se) montrer qu’il était capable de vivre sans Laura tout en supportant qu’Héloïse vive une aventure et, dans le même temps tenté de lui proposer une expérience sexuelle plus ambitieuse encore que celle vécue avec son amant. Refuser la compétition et challenger… Entre deux épisodes de grignotage par les yeux rouges du rat de la jalousie, l’émotion esthétique semble la seule source d’apaisement véritable. Pendant quelques secondes profiter du présent, tenter d’attraper du regard l’écharpe blanche qui couvre le matin de novembre, inspirer virtuellement la froideur d’un air qu’on imagine parfumé des émanations d’un feu de cheminée alors qu’on campe au chaud derrière le double vitrage, un café fumant à la main… Échapper à cette terrible conception du présent comme un temps où se télescopent les trajectoires initiées dans les passés.